Re-cap au Sud, the last croisière

Le bateau allégé de son dernier mousse (et non pas de ses dernières mousses), nous reprenons la route vers le Sud : à nous les cocotiers, les vahinés et pour rester dans le domaine du possible, les températures positives voir même supérieures à 15 degrés (on peut rêver tout nous est permis!).

Un premier plan nous dirige vers Glacier Bay, c’est au Nord c’est vrai mais pas trop au Nord, ça compte comme du Sud. Finalement après consultation de la toute puissante météo marine, cette route nous fait prendre du vent et du courant dans le nez pour les 200 prochains miles. On met alors le cap sur Sitka en passant par Stefen passage comme à l’allée. Pour faire bonne mesure, on manque de se gaufrer la bouée verte à la sortie du port! Bizarrement ce presque-accident coïncide avec la découverte d’un lapin en papier glissé dans le journal de bord! On reconnaît là l’œuvre d’un esprit scientifique que les superstitions marines n’atteignent pas (Max on t’as reconnu!). C’est une bonne blague, n’empêche qu’on a bien failli se la prendre cette bouée! Telle une revendication syndicale a l’époque de Germinal, l’immonde bête en papier est déchirée, chiffonnée et passée par dessus bord accompagnée des malédictions marines à propos.

L’incident est clos et pour nous remettre de ces émotions, on s’arrête aux sources chaudes de l’île Baranof, qui sont très très, même trop chaudes. L’endroit est une pure merveille avec ses montagnes, son énorme cascade bouillonnante qui passe au ras des piscines naturelles d’eau fumante. Il paraît que les forêts touffues grouillent de Grizzlies mais on n’en a pas vu un seul depuis le début. Détail qui ne gâche rien : le ciel est bleu azur et pour nous remercier de leur avoir fait de la place au ponton, des texans en vacance nous offrent des bières (des Coors Lite, qui tiennent d’avantage du soda que de ce qui est communément considéré comme de la bière, mais à cheval donné on ne regarde pas les dents c’est pas poli de refuser et finalement avec de mauvais chips et un bon Soleil ça ne passe pas si mal ces petites Coors Lite). Comme on est très émotifs, on passe deux nuits de tout repos avant de poursuivre.

L’île Chichagof et l’île Baranof sont séparées par le bien nommé « peril strait » mais c’est de notoriété commune: les explorateurs en rajoutent toujours un peu avec les noms. D’aucun diraient qu’ils n’avaient pas de moteurs, ne connaissaient pas la position des rochers et ne disposaient pas de carte des courants (qui ne sont pas calés exactement sur la marée) et que ça expliquerait en grande partie les « cape caution » «  »dead man rock » et autre « desolation sound » qu’on a croisé un peu partout. Forcément, c’était un peu plus compliqué à l’époque. Toute ces infos, nous les avons mais ça n’empêche pas de faire parfois quelques menues boulettes comme par exemple échouer le bateau lorsque la marée descend -photos à l’appui-. On aimerait dire que c’était voulu, que nous devions vérifier l’état de la bague hydrolube et de l’hélice, l’état de la coque ou je ne sais quoi mais on s’est engagés à dire rien que la vérité (on le jure!) dans ces petits articles. Donc oui il s’agit bien d’une médiocre erreur de notre part qui a pour origine l’interprétation des cartes américaines où le zéro des fonds n’est pas celui de la marée de 120 mais la moyenne des minis de marées basses. Donc possibilité d’aller dans les négatifs. Et par les temps qui courent, les marées affichent de très fort coefficient. Jusqu’à deux mètres sous le « zéro » des cartes! Pas de dommages sur le bateau cependant, et on est bons pour aller se balader à terre en attendant que la marée remonte. Petit dèj’-barbecue forcé avec vue sur Rataf’ qui penche, posé dans le sable. Le safran ne touche pas, et la baie est très calme. Pour un peu on serait tenté de mettre ça sur le dos du lapin de papier…

On passe Peril Strait sans soucis majeurs, bien que les horaires de courants ne soient pas bien calés par rapport à ce que nous dit Navionics. Pour pimenter le tout, il y a pas mal de glaciers en fonte dans le coin qui perturbent les prévisions. On jette l’ancre dans Kallinin Bay, juste en face d’une ourse et de ses trois petits. Ce sont nos premiers Grizzlies! Ils broutent tranquillement de l’herbe et s’enfuient à notre approche. C’est mieux comme ça parce que la femelle doit avoir quelques catégories de poids au dessus de Jérôme Le Banner! On va ensuite se balader à terre dans sea lion cove, une des plus belles baies qu’on a vu depuis le début! Pas de lion de mer ce coup-ci mais des pyrargues, des martres, et encore des ours bruns! Heureusement à cinquante mètres de nous. Un des petits est blanc/blond, il a dû se perdre… Au moment de remonter sur Rataf, on voit que la marée a bien monté. L’annexe est posée sur un rocher entouré d’eau. Well done John, il va falloir se mouiller…

Courte nav’ avant de reprendre notre place dans le mouillage que l’on connaît bien de Sitka. On espère attraper une fenêtre météo favorable pour descendre directement de Sitka à l’état de Washington, sans s’arrêter au Canada. Cette semaine, les vents sont du Sud. On décide de leur laisser le temps de s’inverser, et puis il y a pas mal de choses à voir à Sitka, on ne s’ennuiera pas. On aura rarement fait une escale aussi longue et ça n’est pas désagréable. On sympathise avec les marins du port, et même un retraité français photographe de son état avec qui nous partageons histoires et apéro! On nous prête un tandem des années cinquante, qui nous sera très utile pour nous balader en ville (voilà un autre projet de voyage!). Pas de vitesses, des freins théoriques mais une classe sans équivoque. On se lie d’amitié avec un texan (on les attire, ça doit être la salopette) qui nous emmène randonner dans les montagnes. Il ne résiste pas à l’envie de tirer « a couple of rounds » à l’aide de son colt pour rappeler ses chiens perdus dans la montagne. Pas besoin de vérifier sur la carte, on est bien aux États-Unis. Au moment du départ nous sommes nantis de saumon en conserve, qui agrémentera nos pâtes jusqu’à notre arrivée au port à sec.

Parlons-en de ce départ! Après une petite semaine à Sitka, nouvelle dépression, nouvelle semaine de vents du Sud! Une brève ouverture nous garantie trois jours de vent du Nord, ramenée à deux jours à mesure que le jour J se rapproche. On file avant que la météo ne change d’avis. Un arrêt aux sources chaudes au Sud de Sitka (on se sent encore un peu émotifs) et feu vers le Sud! On sera par contre obligés de se dérouter vers Prince Rupert, le vent passant au Sud contre toutes les prévisions! Nous voilà, misère de misère, obligés de repasser par les canaux de Colombie Britannique! Et par les sources chaudes! On va encore une fois nous offrir du crabe et des crevettes délicieuses! On verra sauter des orques! En plus on aura pas mal de vent portant et Rataf filera ses huit noeuds en ciseau dans les canaux arrosés de Soleil! Pauvre de nous…! C’est dur c’est vrai, mais rassurez-vous: lors d’une escale à mi-parcours (Klemtu), on rencontre un chef québecquois qui nous offre du fromage et nous mitonne des petits plats trois étoiles au guide Michelin. Cette rencontre adouci notre peine, que vous devinez immense.

Notre route passe ensuite par l’Est de l’île Vancouver, en direction de Campbell River, où nous avons finalement l’intention (Plan B12 je crois… Je suis un peu perdu) d' »hiverner » le bateau. Le temps est au beau fixe, ce qui nous permet d’aérer convenablement les matelas, couvertures et globalement tout ce qui moisit patiemment dans son jus depuis des mois à l’intérieur de notre boîte en aluminium, nous y compris. On passe Seymour Narrows sans encombre pour la seconde fois, avec une pointe à seize (16!) noeuds. Souple mou, mais ferme dans les virages! À Campbell River, nous avons la surprise de retrouver Yvinec et son équipage, poule comprise et un chien en sus. On ne s’attendait pas à tomber sur eux ici! Notre dernier contact remontait à Seward, lorsqu’ils nous avaient remorqué tout le long du fjord, dans des conditions plutôt difficiles.

Après recherche, Campbell River est l’un des endroits meilleurs marché de la zone : les prix mensuels de stockage du bateau y frisent le millier d’euros. On passe au plan B13 (je tient le compte cette fois) et on met le cap rapidement sur Port Angeles en Washington. Un peu trop rapidement puisqu’on perd les passeports à Campbell River. On s’en rend compte heureusement avant d’aborder les douanes américaines. On est bons pour retourner sur nos pas pour les chercher. Yvinec nous filent un coup de main sur place, via téléphone. Ils doivent finir par nous trouver bizarres, entre le moteur cassé et les passeports perdus… Dès qu’ils nous croisent on a besoin d’eux pour nous sortir du pétrin! On retrouve rapidement nos précieux documents après une enquête minutieuse: un banal oubli dans une voiture, affaire classée, direction les US!

Les douanes se passent bien (on est devenus des professionnels) et rapidement on peut mettre le bateau au port à sec de Port Angeles pour cinq fois moins cher qu’à Campbell River. On bichonne le bateau, désale les voiles et on met un bon coup de nettoyage. Quelques poulies à changer, une nouvelle couche d’anti-fouling suffiront pour voir Ratafia prêt à reprendre la mer!

Ainsi s’achève ce chapitre du voyage de Ratafia. On rentre en France début Juillet.

Jean-Ba v(Bibi)
Rémi (Panpan)

De Prince Rupert à Juneau

Nous laissons notre contrebandier en salaisons et fromages non pasteurisés préféré à Prince Rupert. Troublante coïncidence : le mauvais temps disparaît en même temps… C’est donc sous un soleil de plomb (pour le 55e parallèle) que nous nous apprêtons à quitter la Colombie Britannique.

Passage de la frontière

Il nous faudra une dernière escale sur l’île Dundas avant de pouvoir franchir la frontière. Le lendemain nous quittons donc le Canada, nous passons devant l’un de ses plus beaux phares. Avec le départ de JB nous avons perdu le seul appareil photo décent que nous avions, il faut désormais se contenter du zoom à la jumelle, c’est pas grave ça fait de l’art.  L’Alaska nous accueille avec un soleil presque insupportable… C’est la mort dans l’âme (oui vraiment) que je dois me résoudre à subir des vacances de plaisance plutôt que les tempêtes promises par le commandant en second Rémi.

Phare de DundasPhare de l’île de Dundas

Méfiance : on tente de me voler mon âme avec cette « photo » ?!
Mer paisible
Le capitaine de travers
Le cap ne se tient pas pendant la sieste
Photo de groupe par Rémi, si si, regardez bien…

 

Arrivé sur le sol des États-Unis d’Amérique

En arrivant au port de Ketchikan, soucieux de ne pas réitérer les erreurs du Canada, l’équipage de Ratafia téléphone aux douanes pour remplir les formalités d’entrée sur le territoire. Après quelques minutes à batailler pour se comprendre au téléphone, le douanier cède : « Bon ça me saoule, vous voyez le bâtiment rose de 5 étages ? Je suis dans le premier bureau à droite en Rez de Chaussée. Venez avec vos papiers »

Ketchikan

Ketchikan est une petite ville touristique remplie de saloons tout droit sortis de Lucky Luke. Ketchikan-Sign-007

On tente de trouver du matos pour bricoler Ratafia mais tout est très cher. On décide donc d’aller boire un coup, le douanier nous a recommandé « l’Arctic bar » dont l’emblème en fait le succès : deux ours en plein ébats. A 20 mètres de ce bar, il semblerait qu’on ait tenté de surfer sur son succès, il y a un bar avec cette fois 2 crabes… On attrape donc quelques bières et on laisse passer l’après-midi en regardant les orques faire des acrobaties au loin.

 Grosses Baleines

Une fois que l’on s’éloigne des zones surpeuplées on commence à croiser une, puis deux, puis plein de baleines. On arrive à faire quelques photos et vidéos sympas. On tente même de s’approcher suffisamment près pour se mettre à l’eau et les voir nager. Malheureusement elle plongent et réapparaissent plus loin dans des directions aléatoires à chaque fois.

Queue de Baleine au loin
Souffle de baleine
La tête qu’on tire quand on a enfilé une combi et que les baleines se cassent

 

 

Le temps se gâte

On est quand même en Alaska ! On a le droit à quelques heures de gros vents pendant nos navigations dès qu’on pointe le bout de la proue dans des passages moins bien protégés. Des rafales à 35 nœuds, des pointes de vitesse à 12 nœuds. Mais chaque jour on est récompensé par des paysages plus beaux les uns que les autres. Et on a tout de même des petites éclaircies par-ci par-là.

Paysages Alaskans, Ratafia dans toute sa splendeur

 

Les marsouins de Dall

Nous nous sommes fait pourchassés par des marsouins de Dall (des dauphins noir et blanc)… Deux jours de suite ils sont venus tenter de nous intimider en sautant autour de Ratafia. Ils rôdaient autour de nous pendant une bonne heure, en espérant pouvoir croquer un bout de nos délicieux  postérieurs.

Les terribles monstres marins

 

 

Pique-niques d’enfer

Ce n’est pas parce-qu’on est à court de fromage et de saucisson qu’on se laisse aller ! Dès que la météo est suffisament clémente on se fait des superbes barbecues sur la plage. Les conditions sont très rudes, nous devons nous contenter de saucisses »smokies » à défaut de côtes de boeuf.

Le jeu des 7 différences

 

Ancienne conserverie de saumon et balade en forêt

Peu avant Juneau nous passons par Taku Harbor. Il s’y trouve les ruines d’une ancienne conserverie de saumon. On se balade entre les pilotis, il ne reste plus grand chose mais on retrouve des rouleaux de tôle, et ce qui devait être une génératrice.  L’usine se trouvait pile au dessus d’un torrent, la chaîne s’alimentait en matière première directement à la source!

On se balade également dans la forêt ou encore une fois on trouve des arbres gigantesques.

Glacier de Taku

Avant de rejoindre Juneau on fait un détour par le glacier de Taku.En entrant dans le Fjord on voit derrière nous 2 énormes bateaux de croisières foncer pour Juneau. On pose l’ancre en face du glacier le temps de manger puis on repart pour la capitale de l’Alaska. sur le trajet on voit une demi douzaine de petits hydravions se diriger vers le glacier, les touristes ont dû débarquer et prendre d’assault les pilotes…

Nuage bleu diesel des bateaux de croisière
Glacier de Taku

 

Juneau et son Glacier

En arrivant à Juneau on se met rapidement au boulot et on cherche un bar. Après un échec, on opte pour le bar d’un hôtel. On doit passer pour des locaux car des touristes nous prennent en photo ! On sympathise avec deux étudiants du coin qui se proposent de nous emmener faire une petite randonnée pour aller voir le glacier de Juneau le lendemain matin.  On se donne rendez-vous et contre toute attente on réussit à se retrouver sur les quais. C’est donc parti pour une balade bien sympathique, et le glacier est magnifique à l’arrivée. On peut même aller se balader en dessous dans des tunnels, un certain capitaine bibi l’inconscient passera même sur le glacier… Sur le retour il se fait remonter les bretelles par les mouettes du coin, ça lui apprendra !

Un iceberg solitaire du glacier de juneau
Barrage de castors sur le chemin
Lac du glacier de Juneau
Glacier de Juneau
Balade sous le glacier
Sous le glacier

 

Un aurevoir déchirant

Après cette petite randonnée nous invitons les Alaskans à manger sur le bateau. On envoie du lourd : crevettes mayos, crevettes au lait de coco, champagne ! On dit aurevoir à nos guides puis on se prépare pour l’après-midi la plus dure du voyage : sauna et douches !

Le soir on retourne au bar pour fêter l’anniversaire de bibi, et mon départ. L’équipage permanent de Ratafia va enfin pouvoir retourner à sa tranquillité après ce mois épuisant à trimballer des marins d’eau douce.

C’est au milieu de la nuit que nous nous séparons. Rémi ne peut pas retenir ses larmes et c’est sur un dernier gros câlin que je quitte ces deux routiers de l’arctique !

 

PS : voici en vrac quelques souvenirs supplémentaires de la période précédente que JB vous a narrée

Ca ne rentrera jamais !
Kung fu
Ratafia romantique
Belle prise
Rascasse pêchée
Orques
Torrent
Clairière marécageuse
Caverne d’un Ours (oui c’est certain)

Mais que fait cette belle plante à côté de cette fleur jaune ?
Une barque échouée

Cap au Nord, quatre à bord !

Dans la continuité de sa mission de Transmission Des Valeurs Marines initiée au Groënland, Ratafia remet le couvert et accueille deux aspirants marins, Maxime (alias la terreur des sanitaires de bord), et JB (alias Jibouze).

Ce dernier se charge de la rédaction de ce compte-rendu qui, nous l’espérons, relatera les faits saillants de ce bout de périple en toute objectivité.

Un accueil en grande pompe

Ah, la joie des vols intercontinentaux. Que d’émerveillement devant les monstres de métal volant  gaillardement à 33 000 pieds et 400 noeuds ! Les aspirants matelots se voient déjà voguer dans les fjords canadiens à bord de Ratafia. L’excitation est à son comble, et le sommeil à bord de l’avion sera loin d’être réparateur.

L’atterrissage se déroule sans encombre, et nous prenons le ferry direction Nanaimo pour rejoindre l’équipage régulier du fameux voilier arctique. Après un cafouillage sur le point de rendez-vous, les deux équipes se retrouvent à grands coups d’accolades et de sourires émus ! L’aventure peut commencer. Et comme toute aventure digne de ce nom, elle commence au troquet.

La bière et la fatigue auront vite raison des nouveaux arrivants. Direction Campbell River pour une première nuit sur Ratafia !

L’aventure démarre !

Le dimanche, après une trilogie pancake – ravitaillement – douche, on lève l’ancre pour mettre le cap au nord. On repasse par Seymour Narrows (cf précédent épisode), dont les remous ne finiront pas de nous étonner ! Six heures après le départ, nous nous arrêtons au mouillage aux alentours de Kanish Bay. Nous n’y verrons aucun chien ridicule malgré le nom du lieu ! En revanche nous coloniserons l’île déserte avoisinante pour quelques heures. Bibi nous impressionne par sa capacité à démarrer un feu avec du bois trempé. Sa propension à renverser la casserole de riz dans les braises, elle, nous impressionne moins.

A peine le barbecue fini, il faut déjà repartir car on entend une clameur s’élever de Ratafia, le fameux appel de l’apéro. Et pas n’importe lequel, la rumeur enfle : il y aurait de l’Abondance, du Beaufort d’été, une Tomme de Yenne, quatre saucissons de forte taille et des bouteilles de vin rouge français à bord. Les quelques brasses à parcourir pour rejoindre le voilier en annexe s’avéreront périlleuses : il faudra écoper ferme tant Bibi et Panpan salivent à l’idée d’humer des croûtes de fromages. Vous en déduirez le niveau de privation alimentaire qu’ont enduré ces deux hommes !

Vue d'artiste d'un apéro idéal
Vue d’artiste d’un apéro idéal

Le lendemain, nous nous rendons au fjord de la réserve indienne de Matilpi. Après une courte visite de la tout aussi courte plage de sable blanc (excusez du peu !), nous lançons le barbecue sous le regard bienveillant d’un colibri aimant à nous frôler à toute berzingue.

La journée suivante sonne comme un rappel à l’ordre : le vent se lève et susurre à la grand-voile ses rafales à quarante nœuds. Je découvre la navigation sans moteur, et me demande si j’ai le mal de mer. Heureusement, non ! Dans un élan d’altruisme, Max casse le système sanitaire du bateau. Ambiance.

On arrive à trouver un mouillage protégé à Blunden Harbour. On en verra pas grand-chose, la pluie battante nous incitant à rester dans le carré pour déguster des fajitas cuisinées par Max et initier Bibi aux arcanes du Mao (un jeu de cartes très raffiné).

De l’exploration de contrées humides et de l’art de perdre au cochon-chien

La vue au réveil est plutôt agréable, bien qu’humide :

Le pays du matin calme ?
Le pays du matin calme ?

La navigation se passe sans histoire, et l’arrivée à Penrose Island semble prometteuse. Le mouillage est parfait, les plages de sable blanc donnent un côté caraïbesque à l’endroit. Le lieu doit être coté, car nous serons cinq (!) bateaux au mouillage le soir ! Dont le fameux Skookum, dont nous entendrons parler plus tard… Mais qu’importe, ça ne nous empêchera pas d’aller explorer les environs. Les images ci dessous vaudront mieux qu’un long discours, quoi qu’on aimerait bien un discours d’explications de la part de Max pour comprendre ce qui l’a poussé à se mettre dans l’embarras au bout d’un tronc échoué au-dessus de l’eau…

Le lendemain on attend une éclaircie, et on tente de rallier Finn Lake à pied. Cela représente 0,8 mile nautique à vol d’oiseau. En conditions réelles, compter une heure de progression lente à travers une forêt luxuriante. Un tapis de mousse d’un demi mètre recouvre le sol, on avance dans un enchevêtrement de troncs couchés, certains en pleine décomposition. Les odeurs sont saisissantes, le cèdre nous ravit les narines. L’humidité, elle, nous ravit moins : il pleut, il fait moite, nos vestes de quart nous ralentissent ! L’arrivée au lac annonce une douche bien méritée, mais il faudra prendre ses cou…. son courage à deux mains pour affronter l’eau fraîche-piquante ! Bilan : une équipage trempé comme des soupes, un moteur d’annexe cassé..

Expédition Rataflotte
Expédition Rataflotte

Pas décontenancés pour un sou, les deux compères barbus nous exposent les règles du jeu du cochon-chien – un jeu de marchandage importé de Bonavalette. Bibi brille de mille feux en nous déroulant une ouverture de partie étincelante, mais Panpan reprend vite l’avantage et surfe sur le milieu de la partie. C’est au grâce à un coup de Trafalgar sournoisement ourdi par notre pourfendeur de système sanitaire préféré que j’arriverai finalement à gagner la partie. L’équipage régulier de Ratafia blêmit  devant tant de perfidie et va se coucher, dépité.

Les journées suivantes seront plutôt similaires : de la pluie, un lac. Cette fois-ci le lac est accessible par un chemin de planches posées par les gardes forestiers locaux. Il offre une vue magnifique, avec sa plage de sable rose… Malheureusement la pluie vient gâcher la partie, le feu du barbecue ne veut pas démarrer, il faut rebrousser chemin et se réfugier sur Ratafia.

Sagar Lake, sous la pluie
Sagar Lake, sous la pluie

Du soleil et un village abandonné

On lève l’ancre après le repas, et ô surprise : à la sortie du mouillage, le ciel s’éclaircit et le soleil se révèle. L’équipage exulte, et s’empresse de sortir les fringues mouillées pour les étendre sur le pont. Les paysages ensoleillés nous enchantent, et une fois n’est pas coutume, des photos vaudront mieux qu’un long discours :

L’épisode de beau sera relativement court au final, la pluie et la grisaille nous rattrapent vite. On aura cependant de belles surprises, comme une arrivée en fanfare au mouillage de Clothes Bay (aka Wet Clothes Bay): des marsouins viennent nager de part et d’autre de l’étrave de Ratafia ! Une bien belle surprise, ça sera les premiers animaux marins exotique que l’on aura vus depuis le début du voyage.

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Le surlendemain, on arrive à Butedale, un village fantôme. Enfin, fantôme, mais gardé par son seul habitant qui loge là à l’année. On s’amuse à explorer un peu les lieux, dont la « Power House », d’où le gardien du village tire son électricité. Il s’est repiqué sur les turbines d’époque avec un alternateur de voiture ! Les ingénieurs de service ne se priveront pas de deviser sur la taille des tuyaux ou l’utilité de telle et telle vanne.

En sortant, on explore le lieu de vie commun du village. On a l’impression de débarquer dans une brocante qui aurait été abandonnée subitement il y a quelques années. Vision post-apocalyptique s’il en est ! Le gardien nous ayant dit « Take everything you want! », nous nous exécutons. On trouve un peu de tout dans ce capharnaüm, des cartes marines à la VHS de Predator, en passant par le pack de bière périmé depuis 5 ans. Bibi trouvera son bonheur dans les cartes marines de la région (en nombre conséquent), et Rémi se contentera d’une râpe à fromage rouillée. Et oui, il faut bien qu’il arrive à râper son cheddar orange !!

C’est les mains pleines que nous rentrons sur le bateau, pour mettre le cap sur Bishop Bay.

Bishop Bay, petit paradis terrestre

Il y a des moments où on sait qu’on a eu du nez. On sent qu’on a pris la bonne décision. On irait même jusqu’à dire qu’on atteint le point d’orgue du voyage. Ou plutôt, le point d’orques.

Et oui, notre arrivée sera accompagné de majestueuses baleines tueuses. Ils feront un passage de proximité avec le bateau, possiblement attirés par les odeurs de fromage savoyards. Une astuce à noter si vous voulez voir des orques !

Une fois amarrés, on court ventre à terre vers les sources chaudes, car c’est tout là le but de notre entreprise : barboter dans une eau à 40°C. Et là, surprise ! Qui retrouve-t-on dans la source ? L’équipage de Skookum, ce fameux bateau qui nous a accompagné sur un bon tiers des mouillages depuis le début du voyage ! On leur explique la teneur de l’expédition Ratafia, puis on rentre au bateau car il est temps de coincher sur fond de country music. Soudain, un « TOC TOC TOC » retentit. C’est les deux gars de Skookum qui nous apportent un sac rempli de crevettes à griller – pêchées par leurs soins – ainsi que… quatre bières ! Des héros !! La soirée, vous vous en doutez, sera consacrée à chanter les louanges des pêcheurs canadiens.

Le lendemain matin, selon le programme défini la veille, nous organisons une partie de Time’s Up dans la source chaude. La vie est très dure à ce moment. Après avoir levé l’ancre sous un beau temps indécent, on décide que le moment est venu pour un apéro digne de ce nom.

Rémi récupère une bouteille de champagne...
Rémi récupère une bouteille de champagne…
Bibi sort le pain et la Tomme de Yenne...
Bibi sort le pain et la Tomme de Yenne…
Et voilà un Ratafiapéro de classe internationale !
Et voilà un Ratafiapéro de classe internationale !

De la gentillesse des Canadiens, de la taille du Crabe-Roi

C’est le cœur léger que nous naviguons vers Hartley Bay, un petit port dans lequel nous espérons nous ravitailler en gaz et en lait. Et oui, sans lait pas de purée. Et il nous faut de la purée (allez comprendre). Au final, on en repartira sans gaz, mais avec du lait et 6 portions de King Crabe ! Un mets de luxe, généreusement offert par Marvin Gaye, un pêcheur local qui venait de rentrer d’une pêche miraculeuse de quatre vingt douze des ces animaux…

Six Crabes Rois
Six Crabes Rois

L’hystérie gustative est à son comble sur Ratafia. On trouve un mouillage proche, on commence à tourner une mayonnaise pendant que Max et Bibi lancent le feu à terre. C’est reparti pour un autre repas sous le signe de la générosité des pêcheurs canadiens !

C’est sur un « Frenchman » collectif que se terminera cette fantastique journée… Les jours suivants seront consacrés à rallier Prince Rupert, où nous ferons une halte de quelques jours, dont la majorité du temps au troquet. Pour ma part, l’aventure s’arrête ici : je prends l’avion depuis Terrace pour rentrer en France. Je crois que je ne réalise pas encore vraiment l’aspect incroyable des deux semaines que je viens de vivre !

Merci Bibi, PanPan, Ratafia (et Max), à la prochaine !

Frenchman collectif de circonstance
Frenchman collectif de circonstance

Cap au Sud

Sitka ! Nous voilà rendu dans ce haut lieu de culture russo-américaine, c’est en effet ici que les explorateurs russes avaient établi leur capitale. Au sommet du château Baranof (une butte de terre avec trois canons) s’est fait le transfert de souveraineté de la Russie aux États Unis d’Amérique, après que ces derniers aient consentis à acheter l’Alaska au Tzar.

Petite page d’Histoire :
Au milieu du XIXème siècle la Russie est aux prises avec une grave crise financière. Les guerres napoléoniennes et les complications du commerce en mer Méditerranée provoquées par les anglais ( toujours eux ! ) à la suite de l’effondrement de l’empire Ottoman renvoie les ambitions expansionnistes du Tzar au fond du placard à idées. Ce dernier cherche donc à se débarrasser de ses colonies les plus éloignées et les moins rentables. Le système russe étant très centralisé, la gestion de l’Alaska pose d’énormes problèmes, les responsables gouvernementaux peuvent attendre les instructions du Tzar pendant plusieurs années avant qu’elles ne parviennent de Moscou. La Russie aspire à vendre l’Alaska, d’autant plus difficile à défendre que l’Angleterre pourrait en menacer les frontières via le Canada.
Le Prince Maksutov, en visite commandée par le Tzar fait une description exagérément négative de la situation dans la colonie russe, habitué qu’il est des boudoirs feutrés de Saint-Pétersbourg, et presse Moscou de se débarrasser de la colonie au grand drame d’Arkadi Voronof le gouverneur de l’Alaska. Le commerce des fourrures est en baisse et la quasi disparition de la loutre de mer, massacrée inutilement par les chasseurs russes rendent l’occupation de l’Alaska d’autant moins intéressante aux yeux de Maksutov. À la suite de tractations entachées de corruption, les jeunes États Unis d’Amérique font l’acquisition de l’Alaska pour une bouchée de pain, quelques centimes de l’hectare. La cérémonie d’échange de drapeaux se passe mal, le drapeau russe se coince dans le mât, puis chute, déchiré et fini sa course empalé sur une baïonnette ! Belle affaire pour les E-U puisque la seule ruée vers l’or de Nome suffira largement à rembourser l’achat de l’Alaska.  » quelques arpents de terres gelées…  »

Sitka nous rappelle un peu Dutch Harbor dans les Aléoutiennes, avec son église orthodoxe et sa forte influence russe. Il faut cependant y ajouter les totems Tlingits et sa forte population indienne. Les russes puis les américains ont en effet rencontré forte partie en voulant soumettre les autochtones par le fer et le feu. Ces peuples de rudes guerriers se sont battus bec et ongle et ont opposés une farouche résistance de plusieurs siècles à l’envahisseur. Rien à voir avec les paisibles aléoutes qui ont subis l’esclavage et l’extermination sous la domination russe en pliant l’échine. Aujourd’hui encore, les descendants des colons russes et des Tlingits font des cérémonies de réconciliation, signe de la violence d’une époque.

La beauté des lieux nous fait vite comprendre pourquoi les hommes ont choisis de s’installer ici malgré les conditions climatiques froides et humides. La baie est bien protégée, facile à défendre et les animaux pullulent. Un rayon de Soleil et on doit s’approcher assez bien du paradis originel. Nous ne pouvons rester longtemps car le Sud! Oui le Sud ( de la Colombie Britannique ) nous attend. Nous faisons donc rapidement voile vers Prince Rupert, le port d’entrée canadien au Nord de la « BC ». Une nav’ pénible avec pas mal de moteur et une houle pourrie, égayée par des averses glacées et des rafales en vent de face. Une fois n’est pas coutume, on échappe de justesse à une amende de mille dollars canadiens car on ne s’est pas présentés de nuit aux douanes. ( on pensait qu’arrivant a deux heures du matin, nous devions attendre l’ouverture du bureau des douanes pour descendre du bateau, et bien non. ) Cette fois-ci nous avons affaire à des fonctionnaires plus sympas qu’à Resolute Bay et on s’en tire avec quelques remontrances. Ça plaisante pas quand même !

De Prince Rupert nous filons toujours plus loin, cap au 90. Nous commençons à nous habituer au ronronnement du moteur qui devrai nous accompagner presque sans discontinuer dans les canaux du passage de l’intérieur. Le temps d’un mouillage de rêve dans une petite baie déserte et nous voilà repartis. On retrouve le rythme du Groenland, avec des nav’ courtes et des mouillages idylliques. La pêche ne nous sourie pas pour le moment, il faut qu’on s’adapte! Nous devons maintenant jouer serré avec les courants et les marées. En gros nous profitons des courants Ouest-Est de jour, puis nous nous planquons durant les courants Est-Ouest et pour la nuit. Notre progression est ainsi limitée à quelques six à sept heures de nav’ journalières. Au Nord de l’île Vancouver, on voit déjà trois noeuds de courant sans forcer avec le maximum à cinq noeuds ( c’est l’endroit avec les courants les moins forts ). Le jour d’après, on se retrouve avec un vent debout de 25 noeuds établis, rafales à 30. Heureusement les vagues peinent à se soulever et on arrache tout de même une vingtaine de miles au bout de cinq heures à louvoyer dans le canal et la douleur. La journée suivante est plus clémente et on avale soixante miles en sept heures, portés par un véritable tapis roulant ( pointe enregistrée à plus de onze noeuds GPS , sur mer d’huile ! ). Nous passons les terribles  » Seymour Narrows  » à l’étale. La renverse des courants est quasi instantanée, en moins d’un quart d’heure il y a trois noeuds, passé trente minutes on monte à six noeuds, et plus de dix noeuds de jus au bout d’une heure, le sommet de la courbe culminant à quatorze noeuds et demi ( on est vive-eaux ! ). De quoi faire passer le courant de la Jument pour un parcours de débutant en Optimiste ! On parvient à se planquer in-extremis dans un mouillage juste derrière le passage alors que le courant s’inverse. On passe de huit noeuds à deux noeuds de vitesse en l’espace d’un claquement de doigts. À dix minutes près le demi-tour aurait été obligatoire, notre moteur plafonnant à six noeuds cinq. Nos calculs et les tables Navionics sont donc valables! Soulagement…

Nous devons retrouver nos deux potes, Jibouze et Max à Vancouver dans deux jours. Plus que cent miles…! Cependant, terrifiés à l’idée d’aller plus au Sud ( on est passés au dessus des quinze degrés Celsius ! ) nous bloquons notre avance à Campbell River. On sort les tongs, on protège nos peaux blafardes à grand renfort de crème solaire, on hésite même à sortir pendant la journée tant le thermomètre s’emballe dans les aigus ! Anxieux, nous guettons la neige, la grêle et les icebergs, implorant leur retour. Nous attendrons donc nos deux larrons au mouillage par 50 degrés Nord, ce qui est le maximum que l’on puisse faire pour le moment. Sitôt notre équipage nantis de deux nouveaux matelots, nous remettrons cap au Nord, loin de l’ardent Soleil et de l’agitation de la mégalopole de deux mille habitants qu’est Campbell River City. Ouf !

De Seward à Sitka – De la terre à la mer

Ratafia a subit une bonne séance de mécanique, quelques coups de meule et de perceuse dans le châssis et voilà notre nouveau moteur d’occasion bien aligné et fixé dans son logement ! Sitôt notre moyen de propulsion secondaire testé et approuvé, notre monture est remise à l’eau. Le temps de faire nos adieux ( au revoir? ) à nos amis de Seward que déjà le lendemain une fenêtre météo s’entrouvre dans l’après midi. Le dernier soir on est invité au bar pour donner une interview dans un journal local. Fidèles à l’ascèse et à la privation qui régit notre mode de vie, on proteste, on refuse vigoureusement, notre morale se révolte et résiste puis la politesse nous pousse à accepter ( presque contre notre gré ) quelques bières pour combattre le cruel mais naturel assèchement de la cavité buccale qu’occasionnera la description de notre périple. Une superbe « dernière » à Seward qui nous laissera en bons termes avec les autochtones !

Nous voilà partis toutes voiles dehors pour l’archipel de Kodiak ! Ratafia, vraisemblablement heureux de retrouver ses vagues d’étrave, se cabre dans un hennissement conquérant et file sur l’eau comme un étalon alezan galopant à travers les plaines de Mongolie, c’est à dire gracieusement et à toute bèrzingue ! Malgré la houle croisée et irrégulière, cent soixante-dix miles nautiques sont a rajouter au compteur en vingt-cinq heures à peine ( et encore, on était pas à fond ) non sans avoir essuyé grêle, neige et rafales à 45 noeuds sur la route. C’est le printemps, mais c’est toujours l’Alaska, ne l’oublions pas! Nous voilà ancrés sur l’île d’Afgonak dans un mouillage idyllique, un fjord au cœur des forêts pluviales dominé par de hauts pics enneigés. Une autre fenêtre météo favorable nous attend deux jours plus tard. Le fjord nous a offert une protection optimale, et quelques rides ont à peine troublé la baie alors que la grêle, la neige et un fort vent du Sud Est faisaient rage au dehors. Nous allons rejoindre le port de Kodiak pour faire un point météo ( toujours elle ) et peaufiner notre plan d’attaque pour la traversée vers la côte ouest des États Unis.

Le temps s’annonce incroyablement calme pour la semaine à venir mais nous piaffons d’impatience ( après celle-là c’est promis on arrête les mauvaises métaphores équines ) et à peine arrivés à deux heures du matin, nous revoilà partis en fin d’après midi. La traversée nous gratifie comme prévu d’une bonne vieille molle évoquant d’avantage le lac Léman que le justement redouté golfe d’Alaska. On aurait même pût qualifier ce bout de croisière paisible de « sans histoire » si la moitié moins expérimentée de l’équipage ( nous tairons son nom pour préserver son honneur, un indice cependant : il a de la barbe ) n’avait pas eu la bonne idée de pimenter une nuit en allant benoîtement, fait d’arme assez rare, envoyer le spi sous la poupe pendant que le moteur tournait encore. Nous voilà bons pour un bain de minuit au beau milieu du golfe d’Alaska pour dégager la toile enroulée autour de l’arbre d’hélice. Bilan des opérations : le spi est déchiré et inutilisable, mais il n’y a pas de dommages sur la motorisation. Un malheur n’arrivant jamais seul, nous voilà lavés au Pec citron.

À mesure que l’on se rapproche de Sitka on prend quelques degrés de plus, et ils sont les bienvenus. Si pendant la journée avec un solide Soleil on atteint allègrement les quinze degrés, durant la nuit la température dans notre boîte en aluminium se met au diapason de celle de l’eau. Trois degrés à Kodiak et sept à Sitka en l’occurrence. C’est bien mieux qu’au port à sec de Seward où on gelait tout les soirs, mais encore un peu en dessous du standard des côtes jamaïcaines. Nul doute qu’avec la venue du mois de mai sur la Colombie Britannique on gagne encore quelques précieux degrés qui ajouteront une étoile au standing hôtelier du bord.

À quelques soixante miles de l’arrivée, nous pouvons déjà voir le volcan qui domine le port. Partout au Nord et à l’Est, les monts du parc Wrangell ceinturent le golfe, présentant à la vue une barrière blanche compacte surmontée de pics enneigés qui virent au rose dans le Soleil couchant. Pâques s’annonce, et c’est plutôt beau.

Dernier coup de pédale

Nous voilà dans la dernière ligne droite direction plein Sud ! Pleins d’énergie et fort de notre expérience jusqu’au-boutiste sur le lac, nous attaquons la route d’hiver qui nous relie à Berens River la fleur au fusil. La route de glace est une vraie patinoire, il fait froid et nos pneus cloutés montrent d’évidents signes de fatigue : on se prend nos premières gamelles tout en glissades. Comme les conditions sont bonnes on décide de « charger la mule » et on avale les 100 kilomètres dans la journée, en serrant un peu les dents quand même. A Berens on est accueillis par les infirmier(es!) de l’hôpital et on a droit à un véritable complexe hôtelier six étoiles avec eau chaude et électricité à tout les étages ! Hospital/hospitalité la grammaire ne ment pas!

L’étape pour Blodvein est un véritable chemin de croix avec des vents tellement violents et tellement de face qu’on est obligés pour la première fois de mettre pied à terre, alors que la route est plate ! Nos pignons ont aussi un peu soufferts et on ne change plus de vitesses, ce qui n’arrange rien… Après s’être pris des balayettes par notre traineau sur le lac, voilà maintenant que l’histoire se répète à vélo! le vent nous souffle parfois des bourrasques qui nous envoient valdinguer dans le décors gelé. Les pneus cloutés font leur boulot comme des intérimaires à mi-temps! On aura quelques belles vautres à deux, l’un emportant l’autre dans ces écarts de conduite.

Lors du troisième jour on traverse finalement le lac Winnipeg dans l’autre sens, un matin sans vent, et sur seulement 5 kilomètres! En une demi-heure on est de l’autre côté sans coups férir! On poursuit notre route pleine pile en direction de Riverton, passé cette petite ville, fini le bush et le camping sauvage… On ne sera plus qu’à 100 km de Winnipeg et ce via les autoroutes… Pas l’idéal pour bicycletter en paix!
On reste trois nuits à Riverton bloqués par une soudaine tempête de neige. Heureusement on est adoptés par le « friendship center » qui nous accueille à bras ouverts (c’est le moins qu’on puisse dire!). Ce sera pour nous l’occasion d’expérimenter une fois de plus le Friendly Manitoba dans toute sa splendeur et de rencontrer la communauté d’origine islandaise vivant sur le lac depuis quelques 200 ans! On a de formidables échanges avec les habitants de Riverton, que nous finissons tout de même par quitter pour la ville de Gimli. Ce sera notre dernière courte étape de 50 kilomètres le jour le plus froid (un honnête -35 degrés ressentis). C’est devant le petit port de plaisance de Gimli, à l’ombre d’une statue de conquérant viking que nous raccrochons les gants. Il reste 70 km pour atteindre Winnipeg, et les routes ne sont plus très intéressantes à cause de la circulation, de la zone périurbaine et la concentration de population qui va avec.

On retrouve Blaine à Gimli et on charge les vélos sur le toit de la précédemment citée rutilante Toyota Corolla. Nous sommes maintenant logés aux abords de Winnipeg chez des amis de Blaine en attendant notre vol pour l’Alaska. Encore une fois on ne s’ennuie pas! On va présenter notre voyage dans une école sur la côte Est du lac, six présentations dans la journée avec la carte du monde comme support et de grands gestes pour étayer nos propos! On s’en sort pas trop mal à priori et les profs sont contents! On a plein de questions et encore plus de réponses, voilà notre petit apport à la société!

Dans une poignée de jours on retrouvera notre Ratafia adoré et le boulot qu’on a à faire dessus. On devrai repartir début avril si tout va bien en direction de la Colombie Britannique. Ce bout de trajet à vélos aura été une sacré expérience pour les non-cyclistes et non-habitués au « vrai » froid que nous sommes! Nous tenons à remercier particulièrement le vent-de-face, qui aura été avec nous pendant tout les moments difficiles! Et aussi bien sur tout ceux qui nous ont aidés lors de cette étape sans qui il nous manquerait peut être quelques doigts aujourd’hui!

Nos vélos seront placés en pré-retraite chez Blaine, ils n’auront pas démérité!

120 km sur la glace

Comme convenu, après nos errements de bushmen manitobien nous attaquons la traversée du lac Winnipeg depuis Grand Rapids jusqu’à la réserve indienne de Poplar River, afin d’éviter les routes surpeuplées du Sud de l’état. En effet, à partir de cette réserve on accède à un chemin de glace qui permet de rejoindre les banlieues de Winnipeg sans soucis du trafic. On ne croise guère plus d’une voiture par jour sur ces routes.

A Grand Rapid, nous passons la nuit chez un vieux pote de Blaine : Gerald. Un gars costaud qui vit de la pêche commerciale sur glace. Il nous propose de venir l’assister dans sa pêche pour une journée afin de découvrir les joies du lac. Une bonne nuit et le lendemain nous nous retrouvons en compagnie de Lenny, Clayton et Gerald à bord d’un bombardier pour rejoindre notre lieu de pêche ! Une brève description de notre moyen de transport s’impose : le bombardier, du nom de la fameuse entreprise qui les fabrique, est un engin à chenilles taillé à la serpe dans de la grosse tôle équipé de skis directionnels qui permet de se déplacer sur la neige. C’est un peut la 2cv des chars de glace ! En effet ils ont arrêtés la construction de ces engins il y a quelques décennies déjà, ce qui vous donne une idée approximative de l’âge de notre Bucéphale, et le cahier des charges de ce dernier devait étrangement ressembler à celui de notre Citroën, adapté au Manitoba : pouvoir transporter des caisses de poissons sur le lac par -40 degré sans les renverser ! Et ça marche ! Le vieux V8 toussote, la carlingue frotte délicatement contre les chenilles au passage de la moindre irrégularité du terrain, la carcasse tressaute sur la glace et les skis peinent à diriger l’ensemble mais on avance à 30km/h vers notre spot de pêche dans un bruit d’usine sidérurgique digne de la grande époque des marteaux pilon. A l’intérieur les discussions sont donc limitées à quelques mots hurlés à la volée et de grands signes ! On rigole quand même en voyant le sourire de Gerald qui s’agrandit au fur et à mesure que Bucéphale réussit à franchir des crevasses de plus en plus larges, produisant de sinistres craquements de glace qui casse. Finalement ses petites lunettes rondes peinent même à contenir son regard émerveillé devant le passage d’une crevasse particulièrement imposante, on l’entendra crier ‘good job’ hilare, en secouant la main dans un mouvement d’approbation. Fidèles à notre maxime : « tant que les locaux ne s’inquiètent pas, on ne s’inquiète pas », nous nous joignons a l’ambiance détendue du bord.

La pêche sous glace suppose quelques techniques bien éprouvées par ces pêcheurs endurcis : les filets sont disposés en ligne par rangé de 3 ou 4. Pour les mettre en place on réalise un trou à l’aide d’une méga chignole montée sur un moteur thermique qui permet de percer les 3 pieds de glace. Ensuite, grâce à une navette à hélice équipée d’une émetteur radio on glisse les filets sous la glace. Avec un récepteur on détecte le point d’arrivée de la navette. On réalise alors un nouveau perçage au dessus de cette dernière. Une fois le filet établi il ne reste plus qu’à le tirer depuis l’un ou l’autre trou en prenant bien soin d’attacher une corde à l’autre bout. Pour remettre le filet en place on tire cette même corde dans l’autre sens. Gerald et ses acolytes ont une quarantaine filets en place qu’ils relèvent chaque semaine, à raison d’environ 6 à 7 filets par jours. Notre journée de pêche sera plutôt fructueuse et nous ramènerons environ 600kg de White fish.
Une petite particularité de la pêche sur glace, c’est l’inversion du système de frigorification. En effet ici ont met les poissons au chaud dans le bombardier pour éviter qu’ils ne gèlent !
Après cette journée de pêche nous quittons nos amis pêcheurs à la base de la péninsule de Long Point où nous passerons notre 1ère nuit sur les bords du lac. On s’endort le ventre remplis de poisson avec une bonne odeur de pêche dans la tente !

La première étape de la traversée consiste à rejoindre la pointe de la péninsule 30km plus loin. Plein d’espoir, voyant l’aspect quasi poli miroirs du lac, on attaque à velo, le traîneau accroché derrière. Erreur ! En l’espace d’une heure on brisera la chaîne à deux reprises. Il ne nous reste plus qu’un maillon de rechange ! On se rend à l’évidence, il faudra tirer le traîneau à pied sur le reste du trajet ! On tire à deux, en chaîne, le 1er se charge de tasser l’éventuelle neige et de la navigation, le second fait office de mule. On échange de place en fonction de l’énergie de chacun. Finalement après 7h d’un travail de cheval de trait on atteint notre 1er campement. Il faut encore déneiger, ramasser le bois, monter le campement et préparer le dîner. On va bien dormir.
La deuxième journée sera la plus longue en distance et en temps : 35km en ligne droite pour rejoindre les Sandy Islands situées au milieu du lac. Un mot : éreintant ! La vie de chien de traîneau c’est épuisant et notre consommation de barres de céréales va exploser. Finalement lorsque le soleil se couche nous arrivons enfin sur la première île par un froid polaire (les pêcheurs n’iront pas pêcher ce jour là, jugé trop froid!) avec un comité d’accueil pas idéal pour le moral : une muraille de glace explosée d’environ 2 mètres de haut bloque l’accès à l’île sur les 100 derniers mètres. Un bon bout de jerky et l’opération n’est pas si douloureuse par contre le froid aura eut raison de nos joues : il nous a refait le faciès façon puzzle, on est maintenant de vrais Peau-Rouges ! C’est une bonne frost bite qui nous décore le visage ! En effet sur le lac les températures sont beaucoup plus fraîches et le vent les rendent d’autant plus agressives pour nos peaux urbaines et raffinées.

La 3ème journée sera l’occasion de constater un léger défaut de construction dans notre luge : le contre plaqué des skis s’est delaminé et laisse maintenant apparaître la tête des vis qui le traversent. L’effet est immédiat : on a l’impression de tirer une grosse chaussure à crampon de 100 kg. Niveau sensation de glisse c’est moins top. On se rapproche d’ailleurs plus des sensations de l’escalade. Évidemment nous n’avons pas d’outils, on décide donc de rejoindre Little George Island 15km plus loin afin d’essayer de fixer cela. 15km à travers un champ de glace qui paraît avoir subit un tremblement de terre la veille, avec un crampon de 100kg ça nous prendra la journée complète et une bonne dose d’énergie.
Arrivés sur l’île on s’organise, le froid est mordant et on va devoir passer deux nuit sur place, on réalise donc un quinzhee de taille respectable afin de pouvoir passer nos nuits au chaud. Une chaleur relative… Une bonne réserve de bois et un coin feu agréable. Nous colonisons notre 1ère île déserte, le rêve de toute personne normalement constituée ! A quelques détails près : il ne fait pas +30 mais -30, le sable des plages est gelé et dur comme du béton et les cocotiers ont été remplacés par des Spruces. Mais ça nous convient quand même !
Durant notre journée de pause on réussira à enlever les vis à l’aide d’outils élaborés tels qu’une grosse pierre et autre branches gelées (« je te dis que ça peut servir de tournevis! »). Ce qui nous prendra 3 bonnes heures dans ces conditions et qui n’aurait probablement nécessité que quelques secondes avec le bon matos.

On repart le lendemain en direction de l’embouchure de la rivière Poplar en pleine forme avec un traîneau paré pour une compétition de bobsleigh. Le froid nous obligera encore une fois à construire un quinzhee sur une île située à 15km de la réserve de Poplar River. On couvrira cette distance le jour suivant dans un vent à décorner les bœufs. Un harnachage complet s’impose, seul nos yeux communiquent avec l’extérieur, le reste est soigneusement encapuchonné sous 5 à 6 épaisseurs d’isolant. A plusieurs reprise le traîneau, entraînés par les rafales, nous gratifiera de quelques belles balayettes (ou low-kicks pour les arts martialistes). Enfin bon, on avance quand même et à 12h on est accueilli par Joe, le beau-frère de Blaine, qui vient à notre rencontre à bord de son 4×4 sur la rivière gelée. 30mn plus tard nous partageons quelques agapes au ‘community center’ avec les autochtones. D’une hospitalité sans limite, on est même invités à passer deux nuits sur place aux frais de la princesse pour se retaper. On accepte avec gratitude. Notre réputation est faite, on nous appèlera désormais : les Kichkwé, ce qui veut dire en Ogibwés : les fous !

Camp de base à Barrows

Nous voilà à partager un café avec ce canadien à barbe blanche, que nous appellerons Blaine par commodité et aussi parce que c’est son nom. Il est franchement emballé par notre histoire et conclue que si on est si près de Winnipeg et que l’on a autant de temps « à tuer » avant d’atteindre notre objectif, autant le passer ici à Barrows, puisqu’il nous propose l’hospitalité pour aussi longtemps qu’il nous plaira ! Pas dur en affaires le mec ! Nous voilà donc pourvu d’un guide d’une grosse cinquantaine d’années d’expérience au Manitoba.
Un bref portrait s’impose : le mètre soixante-quinze, une barbe blanche fournie et un crâne que les années d’enseignement auront rendu lisse et brillant, éternellement coiffé d’un bonnet ou d’une casquette. Blaine a toujours le sourire, toujours une histoire à raconter, et toujours une bonne recette sous le coude ! Il a passé toute sa carrière en temps qu’enseignant dans les réserves indiennes du Manitoba. Il en connaît un rayon sur les cultures traditionnelles Cree et Odjibwé et sur la vie dans le bush. Il est également féru de musique et enseigne le « fiddle » ou violon traditionnel. Se serait les français qui l’auraient amené dans ces régions, d’ailleurs on parle de musique Cajun pour le Manitoba, comme en Louisiane. ( on ne fait que rapporter ce qu’on nous a dit ! )

Notre petite vie s’organise à Barrows. La maison est encore un peu en travaux, on loge à l’étage à côté des piles de bois et des outils, on se sent chez nous ! Le matin, on va relever les collets disposés à une petite heure de marche en raquettes de la maison. On n’a pas le temps de s’ennuyer, entre le matériel qui casse quotidiennement, les nombreux voisins qui passent boire ( le thé ! ), les découpes de bois dans la forêt, la viande à fumer… Y’a de l’ouvrage ! Blaine nous montre aussi comment construire un quinzhee ad hoc : sorte de maison en neige, proche de l’igloo mais réalisable avec de la neige poudreuse que l’on trouve dans les bois alors que la confection d’un igloo nécessite une neige dure façonnée en général par le vent sur la banquise boréale. C’est largement plus chaud qu’une tente, même que ça aurait put nous servir quelque fois au Yukon et en Colombie Britannique, et que ça n’aurait pas été pire !

Nos soirées sont animées par les histoires des uns et des autres et sublimées par les talents culinaires de Blaine ! Un véritable cinq étoiles avec Paul Bocuse ( barbu ) au beau milieu du Manitoba ! Il adore et adhère au concept bien français d’apéro et décide de l’inclure dans son vocabulaire quotidien comme nous incorporons quelques mots Cree dans notre dictionnaire de bord.

Entre deux virées en moto-neige, notre hôte nous annonce qu’il s’absentera une dizaine de jours mais que nous pouvons rester chez lui. Comme on se plait bien ici et qu’on a besoin d’épauler notre courageuse équipe logistique à terre pour l’importation du moteur en Alaska, nous opinons du chef comme un seul homme. En plus le temps devient très chaud et le neige fond pendant quelques jours ! Du jamais vu pour le mois de février par ici, mais aussi la promesse du pire temps possible si nous devions nous retrouver sur les routes à pédaler dans la boue. Attendre que les températures repassent dans les francs négatifs ? Une autre bonne raison de temporiser ! Cette semaine sera l’occasion pour nous de peaufiner notre plan d’attaque, de rater toujours plus de lapins mais aussi d’assister à des jam de musique country avec nos voisins : nous voilà roadies pour leur groupe ! A l’occasion d’un concert dans le bar de la légion, on devient membres d’honneur de la branche 39 de la légion canadienne ! On est loin d’avoir la coupe réglementaire mais ça passe ! On donne également une petite interview à la radio locale : on commence à être connus dans le coin !

Au retour de Blaine, nous faisons la connaissance de John D, notre professeur officiel de Cree qui nous invite dans la réserve indienne de Sapp’, diminutif de Sapotaweyak, soit le nom Cree de Pelican Rapids, là où on nous avait précisément déconseillé d’aller ! Mais maintenant qu’on a un pied dans la place, c’est différent. On est super bien accueilli par les habitants de Sapp’, les blagues fusent à la vitesse d’une décharge de gatling lancée à plein régime ( les connaisseurs apprécieront ), les questions aussi. On rigole bien et on repart à pas d’heure les bras chargés de cadeaux, alors qu’on était venu pour « une ou deux bières ». Pour notre information, c’est malpoli de refuser un cadeau, on se rappelle cette dame qui avait voulu nous donner de l’argent lorsque l’on descendait de Flin Flon : on avait refusé poliment, et bien ça ne se fait tout simplement pas ! On ne refera plus la bêtise. On est invités à la radio de Sapp’ le lendemain, mais le sens de la prévision et du planning font parfois défaut à nos amis et l’émission tourne court : en deux minutes c’est plié !

Dans le même temps nous préparons la suite de notre ambitieux programme et nos derniers jours à Barrows, notre plus longue escale du voyage ! Après de savants dessins d’ensemble et de fabrication nomenclaturés norme ISO 9001 nous entamons la fabrication d’un traineau qui nous servira à traverser le lac Winnipeg entre Grands Rapids et Poplar River. Un peu d’ingénierie collaborative, un coup de peinture rouge et nous voilà en possession de notre bolide à propulsion humaine, le temps nous manquant pour entraîner un équipage de chiens ou pour installer un V8 ( c’était pas l’envie qui manquait ). Les vélos se montent sur la structure et participent à la rigidité de l’ensemble. On devra tirer l’engin a deux, harnachés l’un derrière l’autre par des baudriers maison, réalisés en ceinture de sécurité Toyota ( issu de notre sponsor Blaine inc.). Le plus intelligent appelé « chien de tête » est placé devant et s’occupe de la navigation et de l’aide à la traction (environ 20%). Le plus costaud appelé « mulet » est juste à l’avant du traîneau, regarde ses pieds et fourni les 80% de l’effort restant plus les gros coups de reins quand le traîneau bloque. A l’occasion il peut aussi fomenter des grèves syndicales et pester contre le planqué de devant qui ne tire pas assez et regarde le paysage. Vous l’aurez compris, on a prévu un roulement pour éviter les mutineries à bord du traîneau.

Le temps est venu de faire nos adieux à Barrows, pour achever de remplir notre séjour, on fait un peu de placo, puis une petite présentation à l’école pour les enfants du village. Ils sont géniaux et très curieux, pas timides pour un sou ! On s’en tire avec les honneurs et notre anglais de moins en moins approximatif, et on repart avec, cadeau de l’école, des boussoles qui nous seront utiles en cas de mauvais temps sur le lac. On embarque aussi dans notre paquetage plein de sourires et d’encouragements. On ne s’en doute pas encore, mais ils nous seront utiles aussi !

On clôture la journée en beauté avec un concert de violon dans le salon de Blaine, donné par le top niveau des violonistes du Saskatchewan et du Manitoba. On part pour Grands Rapids dans la foulée, des mélodies de violon plein la tête et le traîneau chargé sur le toit de la rutilante Toyota Corolla de Blaine. La prochaine étape sera (devrait?) être la traversée du lac Winnipeg à pied, 120 kilomètres sur une mer de glace battue par les vents et parsemée d’îles paradisiaques, mais gelées quand même. La suite au prochain épisode…

 

 

 

Plan Щ (habillé) ! Soit : De Manitoba (en latin ds le txt) !

Le 16 janvier 2017, après 22h de bus à travers les grandes prairies du Saskatchewan nous débarquons à Prince Albert. Nos deux bicyclettes prêtes à bondir, tel Bucéphale craignant son ombre, sont bientôt mise en mouvement par nos frêles cuisses de vieux routiers de l’arctique ! Le rythme de départ est soutenu, très soutenu, disons même trop soutenu… En effet notre estomac s’était très bien habitué au sain rythme des fêtes de fin d’année. Un brusque retour en arrière avec seulement deux repas par jours et quelques rachitiques barres de céréales, provoque une révolte stomacale sans précédent ! Fort heureusement la reprise se fait dans des conditions climatiques humide mais assez clémentes ! Quelques étirement plus tard et un soigneux domptage culinaire, nous reprenons notre avance de coureur de fond !
Après les reliefs du Yukon et de la BC, nous attaquons les immenses étendues de prairie et de marais gelée du Saskatchewan et du Manitoba. Aucune monotonie, car la végétation change, les immenses quantités de neige qui saupoudre la toundra donnent une saveur à ces paysages préhistoriques où le regard se perd dans le lointain ! Tel l’océan, les horizons du Saskatchewan sont bleus, aucune muraille ne vient cacher la vue.

Notre 1ère étape, Flin Flon, est une ville minière située dans le nord du Manitoba à la frontière avec le Saskatchewan. 5 jours plus tard et 450km plus loin nous l’atteignons. Les deux derniers jours se sont déroulés dans une ambiance de blizzard et de neige, nos duvets atteignent un record d’humidité jamais expérimentés lors de ce périple. La route est couverte de  » slush  » ou soupe dont les camions nous repeignent des pneus au bonnet lorsqu’ils nous croisent. C’est donc pas fâchés d’arriver que nous abordons la frontière entre le Manitoba et le Saskatchewan, marquée par de faibles collines qui tiennent lieu de montagnes en ces platement plates provinces.

On l’avait prédit, Flin Flon sera une étape importante sur notre parcours ! On passe la première nuit dans le camping à la sortie de la ville, avec un beau morceau de barbaque à griller ( du jamais vu ! ). Le lendemain on est littéralement adoptés par les bibliothécaires qui nous invitent à partager leur lunch et nos histoires. C’est là qu’on fait la connaissance de Greg et plus tard de sa femme Jan. Soixante-trois années de vie à Flin Flon fait de vous une véritable encyclopédie sur l’histoire du lieu et des mines. C’est donc avec cet intarissable guide que nous faisons la visite des environs, avec d’exhaustives explications et de nombreuses conjectures, souvent pleines d’humour sur tel ou tel évènement ! L’avenir de la ville n’est pas gravé dans le marbre : d’ici à deux ans, la mine devrai fermer. Cinq cent emplois ont d’ores et déjà disparu, et la population commence à régresser. Ça n’empêche pas les Bombers, l’équipe de hockey de Flin Flon, de coller une bonne dérouillée du Dimanche à l’équipe adverse lors d’un match typé  » bush-hockey  » où les deux bancs de pénalité n’ont pas désemplis de la rencontre. Il faut préciser que le moindre accrochage emmenait invariablement un franc débat philosophique sur le thème  » je te fait un massage des gencives avec mes phalanges seulement si tu es d’accord « , sujet d’un intérêt certain, mais sanctionné d’une mise à l’écart temporaire du jeu, le temps que les protagonistes aiguisent leurs arguments pour d’ultérieures discutions. On restera deux nuits de plus chez Greg et Jan, pour notre plus grand bonheur ! On aura même put profiter d’une après midi chez Lionel, un métis passionné de chasse et expert en fumage pour préparer quatre kilos de viande fumée de bœuf ( beef jerky ) à emmener pour la suite du trajet ! On aura même eu le privilège de goûter ce qui reste pour nous le meilleur jerky que l’on ai eu sur le palais, à base de cerf. Une tuerie absolue qui ferai oublier aux Dieux grecs le nectar et l’ambroisie !

On en n’oublie pas pour autant de repartir à grands coups de pédales, il nous reste encore quelques centaines de kilomètres à parcourir ! Notre plan a cependant souffert quelques mises au point. En effet, devant l’insistance de l’intégralité des personnes que nous avons rencontré, il apparaît que le lac Winnipeg est couvert d’un minimum de trente centimètres de neige au Nord, et cette épaisseur ne ferai qu’augmenter en allant vers le Sud. De plus le lac est une véritable mer intérieure ( 24 400 km^2 ) et se comporte comme telle. On peut y trouver des barrières de glace de plusieurs mètres de haut sur des kilomètres et même des icebergs. Notre matériel ne nous permet pas vraiment de passer une nuit sans feu et nos vélos devraient réduire considérablement notre avance si la neige n’est pas parfaitement gelée. Une fois n’est pas coutume, un changement de plan s’impose : on prévoit donc de tenter la traversée du lac Winnipegosis après avoir passé Pelican Rapids dans la réserve indienne. On pourra également tester la fabrication d’un igloo ou d’un queenzie, car ça serait dommage de faire tout ce chemin pour ne pas dormir dans une maison en neige au moins une fois ! Plan approuvé à l’unanimité lors de notre première nuit après Flin Flon à Cranberry Portage chez Gary et Colleen, de bons amis de Jan. Quelques problèmes de pneus crevés à répétition réglés et nous voici repartis sûrs de nous, à travers les paysages plats et parsemés de magnifiques lacs, marais gelés et forêts mêlant bouleaux et conifères. On pourrait se croire dans les marais de la Loire, la neige et le moins quinze en plus ! Ce plan de secours aura eu une durée de vie de soixante-douze heures ce qui est mieux que la demie-vie du molybdène 99, ce qui est bien, mais pas top. Il faut dire que sur le trajet, on nous a véhémentement ( ça existe ) déconseillé à plusieurs reprises de passer par Pelicans Rapids pour cause de sécurité, les réserves indiennes n’étant pas toutes recommandées pour les touristes lambda que nous sommes.

 » Adaptation  » étant le maître mot de toute tentative avortée ( et de ce voyage en général ) nous voilà immédiatement avec un plan de secours : monter un igloo sur Swan Lake ( le lac des cygnes pour les anglophobes ) situé à à peine deux jours de vélo, incluant l’approche du lac sur un chemin probablement pas déneigé sur les derniers kilomètres. Un plan infaillible que rien ne pouvait contrecarrer. Sauf que l’approche du lac est déneigée beaucoup moins que prévu et que nous sommes entourés de propriétés privées et de champs ! Pas l’idéal pour camper et faire un feu, nous devons donc demander pour passer la nuit dans le pré d’un habitant de Bellsite, qui nous prête une maison abandonnée pour nous dispenser du montage de la tente.

Après une bonne nuit, nous voilà pas emballés par le coin et prêts pour un nouveau plan, voté sans mesures additionnelles dès sa sortie de l’œuf. On perd le compte mais on va bientôt avoir besoin de l’alphabet grec pour donner des noms à nos plans, à l’heure actuelle on doit plus être trop loin du plan  » Z « . On va donc remonter vers le Nord, échapper à la surpopulation du Sud et aux landes privées, prendre la direction du Saskatchewan et bifurquer juste avant en direction de Red Deer Lake, lieu entouré de manière indiscutable mais supposée quand même par des forêts luxuriantes et dont la neige dure et tassée devrait nous permettre sans l’ombre d’un doute de faire notre igloo !

Nous avalons vent de face les soixante premiers kilomètres, nous faisons une courte halte au village de Barrows. Une voiture s’arrête et la tête d’un canadien à la longue barbe blanche émerge de derrière la vitre. Retranscription du dialogue :
– Where you guys are heading to ?
– Winnipeg !
– Where are you coming from ?
– Alaska !
– Come in my place, I wanna share a coffee with you guys !
À partir de ce moment là, lundi trente janvier à quatorze heures nous avons dû changer de plan et entamer l’alphabet grec, mais ce sera le sujet du prochain article. To be continued…